La Chapka et l'Ouchanka : origines, symbolique et renaissance — Interview avec Alexei Dumont

La chapka et l'ouchanka sont les couvre-chefs russes les plus connus dans le monde. Mais leur histoire dépasse largement l'image du personnage soviétique emmitouflé : ce sont des objets culturels dont les origines remontent aux steppes d'Eurasie centrale et dont l'évolution reflète plus de mille ans d'histoire russe. Sophie Bergmann a rencontré Alexei Dumont, historien du vêtement et du costume russe établi à Paris, pour une conversation sur les origines, la symbolique et le retour en force de la chapka dans la mode internationale 2025-2026.

Une bibliothèque et une collection de chapkas

Son bureau du XVIe arrondissement de Paris est l’expression exacte de ce que l’on imagine pour un historien spécialiste du costume russe : deux murs entiers de livres en russe, en français, en anglais et en allemand, des cartes historiques épinglées au-dessus du bureau, et une étagère entière dédiée aux chapkas. Une vingtaine de pièces au moins, de l’ouchanka militaire soviétique en peau de mouton gris aux pièces d’astrakan noir brillant d’un fourreur pétersbourgeois, en passant par une grande papakha cosaque en astrakan crème.

Alexei Dumont, 54 ans, est l’une des rares voix académiques en France à s’intéresser sérieusement à l’histoire du vêtement et des accessoires russes. Né à Moscou d’un père russo-soviétique et d’une mère française, il a grandi entre les deux cultures avant de s’établir définitivement en France en 2008 après une carrière à l’Institut d’Histoire de la Culture Matérielle de Saint-Pétersbourg. Son ouvrage « Vêtements du Grand Nord slave » (Éditions du Patrimoine, 2019) est aujourd’hui la référence francophone sur le sujet.

Quand je lui demande quelle chapka russe il porte personnellement en hiver, il rit et désigne la plus sobre de la collection — une ouchanka en astrakan brun foncé, usée aux bords : « Celle-là appartient à mon père. Elle a soixante ans. Elle n’a pas besoin d’être présentée. »

Portrait d'Alexei Dumont, historien du costume russe, dans sa bibliothèque parisienne entouré de chapkas de collection

Alexei Dumont

Historien du vêtement et du costume russe — Paris

Ancien chercheur à l'Institut d'Histoire de la Culture Matérielle de Saint-Pétersbourg. Auteur de « Vêtements du Grand Nord slave » (2019). Expert en costume russe médiéval, imperial et soviétique. Portrait éditorial.

Les origines de la chapka : bien plus vieilles qu'on ne croit

Sophie Bergmann : Alexei, commençons par les origines. La chapka russe, c'est quand et comment ça commence ?
Alexei Dumont : La question des origines est plus complexe qu'on ne le croit généralement. La chapka n'est pas une invention russe au sens strict — c'est un objet de convergence. Des couvre-chefs en fourrure étaient portés par les peuples des steppes eurasiatiques depuis l'Antiquité : les Scythes, documentés par Hérodote au Ve siècle avant J.-C., portaient des coiffes pointues en feutre et fourrure de cheval. Les Huns, puis les Mongols, ont apporté leurs propres traditions de coiffes en fourrure lors de leurs migrations et conquêtes.

La Russie se trouve précisément à l’interface de ces mondes. Les principautés russes médiévales — Kiev, Novgorod, Vladimir — ont absorbé des influences nomades, byzantines et scandinaves dans leur culture matérielle, dont leur façon de se vêtir. Dès le XIIe siècle, les chroniques russes mentionnent des « chapkas de zibeline » comme objets de prestige, cadeaux diplomatiques entre princes. Les fouilles archéologiques de Novgorod ont retrouvé des fragments de fourrures portées comme couvre-chefs datant des XIe-XIIe siècles.

Donc, quand parle-t-on d’une chapka « russe » ? Je dirais que la chapka comme objet culturel proprement russe — avec ses caractéristiques formelles et ses codes sociaux précis — s’est constituée entre le XIIe et le XVIe siècle, par hybridation et adaptation de traditions plus anciennes.

Sophie Bergmann : Et le terme ouchanka lui-même, d'où vient-il ?
Alexei Dumont : L'ouchanka — du mot « oucho » (oreille) — désigne littéralement le couvre-chef à oreilles. Le terme n'est pas ancien dans son usage courant : il s'est standardisé à l'époque soviétique pour désigner spécifiquement le modèle à rabats articulés que l'Armée rouge adoptait comme couvre-chef réglementaire.

Mais le principe de la chapka à oreilles est bien plus ancien. Des représentations de coiffes à rabats latéraux apparaissent dans des miniatures et des icônes russes des XVe-XVIe siècles. Les Cosaques portaient une version de cette coiffe sous le nom de malyakha. Les marchands de Sibérie avaient leurs propres versions régionales. L’URSS n’a pas inventé le concept — elle l’a standardisé et industrialisé.

Ce qu’on reconnaît aujourd’hui comme « l’ouchanka soviétique » — cette forme arrondie, symétrique, avec deux grands rabats et un bandeau frontal — est effectivement le résultat d’une standardisation militaire des années 1930. Le modèle a été adopté par l’Armée rouge pendant la Guerre d’Hiver contre la Finlande en 1939-1940, quand les températures atteignaient -40°C et que les soldats avaient besoin d’une protection maximale des oreilles.

La chapka comme marqueur social et politique

Sophie Bergmann : Vous avez évoqué la zibeline réservée à la noblesse. Pouvez-vous développer cette dimension sociale de la chapka ?
Alexei Dumont : C'est un aspect fondamental qu'on oublie souvent en regardant les vieilles chapkas de musée sans leur contexte social. Dans la Russie tsariste, la fourrure était un langage de classe codifié avec une précision que nous n'avons plus aujourd'hui.

Les décrets de rang (tchiny) émis par les tsars depuis Ivan le Terrible réglementaient jusqu’à l’espèce de fourrure qu’on pouvait porter selon son rang. La zibeline (sobol’) était le signe ultime de distinction — portée par la famille impériale, les princes et la haute noblesse. Elle était si précieuse qu’elle servait de monnaie d’État : la Sibérie était annexée précisément pour son commerce de zibelines. En dessous, venait le vison (nourchka), puis le renard argenté, puis le loup, le castor, l’ours — chaque espèce correspondant à une strate de la hiérarchie sociale.

Les paysans, eux, portaient du mouton (la peau de mouton retournée, la toultoup’) ou du lapin. C’était leur dignité aussi — une bonne toultoup’ épaisse valait plus qu’un chapeau sans fourrure — mais la distance entre une chapka de paysan et celle d’un prince de Moscou était aussi grande que la distance entre leurs conditions sociales.

Cette hiérarchie a été brutalement abolie en 1917. Les bolcheviques ont réquisitionné les fourrures des aristocrates. L’ouchanka prolétarienne est devenue le symbole égalitaire de la « nouvelle société ». Ce retournement symbolique est saisissant.

Collection de chapkas historiques russes du XVIIIe au XXe siècle, de la zibeline noble aux ouchankas soviétiques
Sophie Bergmann : Et dans la période soviétique justement, la chapka a-t-elle une histoire politique propre ?
Alexei Dumont : Une histoire très riche et paradoxale. D'un côté, l'ouchanka prolétarienne est le signe de l'égalité révolutionnaire. De l'autre, la nouvelle nomenklatura soviétique a rapidement reconstitué une hiérarchie de chapkas tout aussi codifiée que la précédente.

Dans les années 1950-1960, la papakha en astrakan — la grande chapka cosaque cylindrique — devient le signe distinctif des généraux et des membres hauts placés du Parti. Il suffit de regarder les photos du Politburo pour voir cette hiérarchie en action : les secrétaires généraux portent des papakhas en vrai astrakan brillant, les responsables de rang moyen des ouchankas en mouton gris, les simples citoyens des ouchankas en synthétique ou en lapin teint.

Brejnev et ses papakhas en astrakan crème sont devenus iconiques dans la presse occidentale — le symbole même du pouvoir soviétique vieillissant. C’est assez ironique de constater que le régime qui avait aboli les hiérarchies de fourrure avait fini par recréer exactement les mêmes hiérarchies, avec les mêmes espèces dans les mêmes rapports de prestige. La chapka ne ment pas.

Le retour en force de la chapka dans la mode 2025-2026

Sophie Bergmann : On assiste depuis 2024 à un vrai retour de la chapka dans la mode internationale. Comment l'expliquez-vous d'un point de vue culturel ?
Alexei Dumont : Je dirais trois raisons superposées. La première est purement cyclique : la mode revient toujours aux signes forts. La chapka est l'un des rares accessoires au monde qui combine une fonctionnalité maximale, une esthétique immédiatement reconnaissable à l'échelle mondiale et un ancrage culturel profond. À une époque où la fast fashion produit des accessoires sans histoire, la chapka raconte deux mille ans de nomadisme, de geopolitique et de résistance aux hivers les plus rudes du monde.

La deuxième raison est le cycle cottagecore et folk qui influence les tendances depuis 2020. Les jeunes générations cherchent des objets chargés de sens, ancrés dans des territoires précis, qui résistent au temps. La chapka coche toutes ces cases.

La troisième raison est plus délicate à formuler mais réelle : la chapka est devenue un objet de réappropriation culturelle complexe. Des designers de la diaspora russe et ukrainienne établis à Paris, Berlin, New York la réinterprètent comme un signe d’identité à revendiquer. En même temps, des maisons de luxe comme Balenciaga l’intègrent à des collections qui n’ont rien à voir avec la Russie — simplement parce que c’est un bel objet. Ces deux lectures coexistent.

Pour les régions du grand nord russe et leur rapport particulier à la chapka comme objet de culture quotidienne, le site nord-russe.fr documente bien cette dimension géographique et anthropologique que les médias de mode oublient souvent.

Sophie Bergmann : Comment les Russes de la diaspora en France vivent-ils ce retour en mode de la chapka ?
Alexei Dumont : Avec un mélange d'amusement, de fierté et parfois d'irritation. Amusement parce qu'un objet qu'ils ont toujours connu comme utilitaire devient soudainement un symbole cool — leur grand-mère ne comprendrait pas. Fierté parce que c'est la reconnaissance d'un patrimoine qui leur appartient profondément. Irritation parfois quand la chapka est vidée de son sens culturel et réduite à un accessoire de tendance décontextualisé.

Cette ambivalence est caractéristique de tous les objets culturels qui deviennent des icônes de la mode internationale. Le keffieh, les mocassins amérindiens, le chapeau Tilley canadien : tous ont vécu ce même déplacement sémantique entre objet culturel et accessoire de mode. La chapka n’est pas différente.

Ce que je dis toujours à mes étudiants et à mes lecteurs : portez une chapka si vous en avez envie, pour la beauté de l’objet, pour sa chaleur ou parce que vous vous sentez liés à cette culture. Mais prenez le temps de connaître son histoire. Elle vaut la peine d’être connue. Pour ceux qui veulent approfondir comment porter la chapka dans une garde-robe contemporaine, notre guide complet de la chapka russe couvre tous les aspects pratiques et stylistiques.

Conseils pour acheter une chapka authentique

Sophie Bergmann : Pour finir, des conseils pratiques pour quelqu'un qui voudrait acheter une vraie chapka de qualité en 2026 ?
Alexei Dumont : Trois règles d'or.

Première règle : identifiez l’espèce de fourrure et vérifiez son authenticité. Une vraie chapka en astrakan n’a pas les boucles uniformes d’une pièce synthétique. Passez votre main à rebrousse-poil : la fourrure véritable revient naturellement à sa position. Le synthétique reste aplati ou se feutrine. Sentez : la fourrure véritable a une odeur neutre à légèrement animale, jamais plastique.

Deuxième règle : regardez la doublure et les coutures. Une chapka artisanale a une doublure en satin ou en soie cousue soigneusement. Les coutures ne sont pas visibles de l’extérieur. La fermeture ou les attaches des rabats sont en cuir ou en métal de qualité.

Troisième règle : soyez réaliste sur les prix. Une chapka en vrai astrakan de qualité artisanale commence à 150 € pour un modèle standard et peut dépasser 500 € pour un modèle de pelletier. Une ouchanka en renard argenté : 200-600 €. Tout ce qui est vendu en « vraie fourrure » sous 80 € est soit synthétique, soit d’une qualité très médiocre, soit de la fourrure de lapin teint vendue abusivement sous d’autres noms.

Pour les vêtements traditionnels russes pour hommes qui accompagnent souvent la chapka — kosovorotka, valenki, caftan — notre guide du vêtement russe homme offre un panorama complet de la garde-robe masculine traditionnelle russe. Et pour l’actualité de la chapka dans la mode et la culture russophone contemporaine, netrussie.com suit régulièrement ces tendances.

Détail d'une ouchanka soviétique vintage en astrakan brun, coutures artisanales, doublure satin bordeaux

Questions rapides

Sophie Bergmann : Vrai ou faux : l'ouchanka a toujours été un couvre-chef paysan en Russie ?
Alexei Dumont : **Faux.** L'ouchanka tel qu'on le connaît est une standardisation soviétique des années 1930-40. Les chapkas à rabats existaient avant, mais sous différentes formes et différents noms selon les régions et les classes sociales. La forme exacte de l'ouchanka soviétique est une invention relativement récente.
Sophie Bergmann : La chapka peut-elle se porter avec une tenue moderne non folklorique ?
Alexei Dumont : **Vrai et c'est même excellent.** Historiquement, la chapka a toujours coexisté avec des vêtements contemporains. Aujourd'hui, une ouchanka en astrakan brun foncé avec un manteau en cachemire gris anthracite est une combinaison élégante et fonctionnelle. La chapka n'impose aucun code vestimentaire particulier — elle est l'accessoire de tête le plus polyvalent qui soit.
Sophie Bergmann : Quel est votre modèle de chapka préféré dans votre collection personnelle ?
Alexei Dumont : L'ouchanka en astrakan brun de mon père, sans hésitation. Soixante ans, portée dans au moins trois villes — Moscou, Leningrad et Paris. Reprisée deux fois. Elle a une histoire que les pièces neuves n'auront jamais. C'est ça, la vraie valeur d'une chapka de qualité.

Nous quittons le bureau d’Alexei Dumont avec la certitude que la chapka n’est pas simplement un couvre-chef — c’est un objet historiographique portatif, une archive de deux millénaires d’histoire eurasiatique que chaque personne qui la porte contribue à transmettre, souvent sans le savoir.

Questions frequentes

Quelle est l'origine de la chapka russe ?

La chapka russe descend des couvre-chefs portés par les peuples nomades des steppes eurasiatiques — Scythes, Huns, Mongols — dont les fourrures de cheval, de mouton et de renard protégeaient des hivers rigoureux. La Russie a hérité de ces techniques via sa position géographique carrefour, et les chapkas en fourrure sont documentées dans les sources russes dès le XIIe siècle. Le terme tchapka lui-même viendrait du polonais czapka via le turc shapka, ce qui illustre le caractère de carrefour culturel de cet objet.

Ouchanka et chapka sont-elles deux choses différentes ?

Techniquement oui, bien que les deux termes soient souvent confondus. La chapka est un terme générique désignant tout couvre-chef en fourrure russe. L'ouchanka (от уши, oreilles) est un type spécifique de chapka caractérisé par ses deux rabats latéraux articulés qui peuvent couvrir les oreilles et se nouer sous le menton ou sur le dessus du crâne. L'ouchanka telle qu'on la connaît aujourd'hui (forme arrondie avec rabats) est une standardisation soviétique des années 1930-1940.

Pourquoi la chapka revient-elle dans la mode internationale en 2026 ?

Plusieurs facteurs convergent. Le cycle de la mode folk et du cottagecore, actif depuis 2020, valorise les objets culturels authentiques à fort ancrage territorial. La chapka est l'un des rares accessoires immédiatement reconnaissables mondialement à combinaison fonctionnalité/esthétique, ce qui plaît aux jeunes générations qui rejettent le fast fashion. Des designers comme Balenciaga, Dolce & Gabbana et plusieurs maisons russes en exil l'ont réintroduite dans les collections 2024-2025. Enfin, l'hiver européen 2025-2026 particulièrement froid a stimulé la demande pratique.

La chapka était-elle portée par toutes les classes sociales en Russie ?

Non, et c'est là un point historique important. Jusqu'au XVIIIe siècle, la qualité et l'espèce de la fourrure signalaient clairement le statut social. La zibeline et le vison étaient réservés à la noblesse et interdits au peuple par décret tsarial. L'hermine ornait exclusivement les vêtements impériaux. Les paysans portaient des moutons, des chats sauvages et des lièvres. Ces distinctions codifiées ont disparu avec la révolution de 1917, quand l'ouchanka est devenue un couvre-chef prolétarien universel, notamment dans l'Armée rouge.

Comment entretenir une chapka en fourrure authentique ?

L'entretien d'une chapka en fourrure nécessite quelques précautions. Évitez l'humidité prolongée : si elle est mouillée, secouez-la et laissez sécher à l'air libre, jamais près d'une source de chaleur. Rangez-la en hors-saison dans une housse respirante, jamais dans un sac plastique qui asphyxie la fourrure. Pour rafraîchir les poils aplatis, passez la chapka brièvement au-dessus d'une casserole d'eau bouillante à 20 cm de distance et secouez doucement. Un bon fourreur peut rénover une chapka très abîmée pour 50-150 €.

Quelle est la différence entre l'astrakan et l'ouchanka soviétique ?

L'astrakan (ou caracul) est une fourrure spécifique provenant d'agneau caracul d'Asie centrale, caractérisée par ses petites boucles serrées noires brillantes. C'est l'une des fourrures de prestige les plus utilisées dans les chapkas russes de qualité. L'ouchanka soviétique de masse, elle, était fabriquée en mouton tosqué (karakul gris), en lapin teint ou en synthétique à partir des années 1970. L'astrakan est donc un matériau spécifique de haute gamme, l'ouchanka un modèle générique qui peut être réalisé dans une grande variété de fourrures.